EN AVOIR OU PAS

3 mars 2017

Marin

Classé sous Non classé — enavoiroupas @ 13 h 58 min

Il y a des jours où le retour à la vie est pénible et cruel. Où l’on quitte à contrecœur l’empire du sommeil. Pourtant, il n’y a rien de neuf, hormis la conscience lucide que, de deux réalités, la seule profonde, la seule vraie, appartient invraisemblablement au domaine de l’inconscient. L’appel à la raison physique retentit, mes paupières s’ouvrent, ma rétine disjoncte et les images interdites de mes parades nocturnes s’enfuient à grand pas, j’en suis chagriné de me réveiller. Je sors du lit. De lourds et puissants monstres mécaniques hurlent sous mes pieds, et dehors la mer vient cogner la coque du bateau : petit être dans ce magnifique désert de violence. J’allume à fond les enceintes pour me dégourdir du froid qui sème léthargie et paresse. Sous la douche, le tuyau est percé et un premier jet d’eau glaciale saisit mon corps et me ramène dans le monde brutal des vivants. J’enfile ma chemise impeccablement repassé, mon pantalon en toile et éteins la bruyante musique. Aux carrés, je salue machinalement les quelques collègues encore assoupies et songeurs. Je bois mon café d’une traite, il est à son habitude immonde.
J’entre dans le self, l’espace démoniaque ou se recueillent tous les jours, plusieurs fois, de gras et viles adorateurs du culte de la malbouffe : les plateaux repas volent de toute part, on se bouscule pour une miche de pain. « En livre ou en euros ? demande bêtement l’hôtesse, le sourire figé. » Nous arrivons en Angleterre, et, à travers les sabords, ruisselant de gouttes de pluie (ou de mer), on aperçoit les tristes falaises blanches criblées de cicatrices dues aux assauts perpétuels de l’océan. Le ciel baille, comme l’esprit embrumé de ses couleurs sombres, et fait naître un ciel rose. Les quelques passagers matinaux auront le droit de se goinfrer de cakes, céréales, œufs, café et toutes les subtilités du petit-déjeuner. Ils s’empressent, malpolis, grognent, marmonnent sourdement, vomissent des plaintes et quittent le self d’un pas traînant, au diable ! Pourtant, je n’en ai pas finis avec eux, effectivement, après avoir enfilé un polo, je reprends cap, dans de moroses coursives, vers les cabines pour une tâche sordide : ôter les draps sales, les serviettes sales et en faire une boule grossière à stocker dans de petits conteneurs. Les odeurs ont cette singularité si particulière de tourmenter l’odorat, et croyez-moi,  il y en a pour tous les goûts. Les passagers largués, les cabines nettoyées, une certaine plénitude mêlée de fatigue et d’un devoir accompli m’envahit, sentiment accru après le retrait du nœud papillon. Le carré est ouvert ! Ô joie à transparaître sur tous les visages creusés de fatigue que je croise, c’est bien l’heure du repas. La faim comblée transmets une joie enivrante : adoucir les cœurs brisés, rassasiés copieusement les appétits fantastiques et même que certains squelettes tributaires de leur apparence physique, ne peuvent se nourrir que de leur solitude.
De cette subsistante allégresse naît la conversation, et de cette conversation naît un vide culturel. Je me dois de préciser le va et vient d’une clémence météorologiques à venir, l’insécurité étatique, les drames télévisés et les commérages incessants qui m’obligent, très souvent, à manger seul.
Je retrouve ma cabine pour moi ; métallique, craquelée, indiscrète et pourtant de nature mutique car bien des secrets ne sont jamais sortis de cette pièce. Je m’allonge sur le lit du bas, me voilà solitaire : «finie la dissipation, la rigolade, les gens irréels. » Je pense ça, peut-être, par prémonition, nous sommes le 30 décembre, l’heure du renouveau, des bonnes et chimériques résolutions approchent. Mes yeux se baladent de gauche à droite, fatigués par les fantômes de Dickens, bientôt, ils se fermeront.
Les réveils de l’après-midi sont brutaux, faussés par l’heure car l’on dort autant que la nuit.
On peut juger une journée de recommencement, de conditionnement, je suis en proie à l’évidence tragique que toute tâche est doublée : je dors deux fois et je mange quatre fois par jour, je travaille une semaine pour deux, et je lis bien trop régulièrement et de manière insatiable. Donc, je recommence et je presse le pas, me voilà presque en retard. Les services du soir sont démentiels, on peut y dormir d’ennui et, subitement, se faire écraser par la frénétique faim de loup des passagers gras et laids. Il n’y a pas de place pour l’innocence, la gentillesse ou la beauté, cela est vain sans doute.
Dehors, dans la pénombre où le froid d’hiver mord le métal rouillé des navires militaires, des lumières éclairent le triste port. La nuit, dans un calme funeste, a envahie de son manteau sombre les rues, absorbée le bruit des pas et des voitures, comme si l’agitation de la vie continuait secrètement derrière son rideau noir.

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