EN AVOIR OU PAS

4 mars 2016

NOUVELLE JIM 1

Classé sous Non classé — enavoiroupas @ 16 h 54 min

Il traîne dans un bar et boit verre sur verre, c’est un espace miteux. Il se saoule de sa bière et gueule, plein d’énergie avec les autres, des chants paillards. Un orphéon de buveurs. Cet homme trinque à l’oublie. Il part se recoucher dans sa triste piaule au Mermaid Hotel. La serrure de sa chambre le bloque, il jure, travaillant la clé plusieurs fois. Il finit par forcer la porte d’un coup d’épaule ridicule. La télévision est allumée : son éclairage même terne, l’éblouit. Jim cherche désespérément la télécommande en tâtonnant avec autant d’adresse qu’un nonagénaire la moquette… Sa hardiesse l’a quitté voilà des années, comme sa femme. Assis sur le bord de son lit, il regarde le fond de sa bouteille de whisky qui l’envoûte. Il est las des vertiges due à l’alcool, des bourdonnements incessants dans son crâne… L’homme se vomit dessus et gagne sa salle de bain. Il regarde longuement le miroir à chaque fois qu’il passe de l’eau sur son visage. L’eau froide le rend légèrement conscient. Il cligne des yeux et observe attentivement le liquide de la récente régurgitation suinter sur ses lèvres et glisser lentement sur son menton puis sur son cou. Étrangement, son corps ne vacille plus, l’homme appuie ses deux mains sur le lavabo. L’instant après, il vomit de plus belle ; cette fois-ci, il tremble mais se sent mieux. Il sort une clope puis l’allume. Il regagne sa chambre puis s’enroule dans sa couette, clope à la bouche. Il essaie de se masturber, ça ne mène à rien, il est bien trop saoul. Il imagine sa femme à ses côtés, au fond, ça le rassure. Ses yeux clignent et s’abaissent tranquillement, très tranquillement, puis ils se ferment. L’homme cogite dans son 90cm. Son rêve le tourmente : sa vie se déroule très rapidement. Les troublantes réminiscences se transforment en pensées irréversibles. Les formes ne sont que ténèbres, les mots ne sont que hurlements ; son passé resurgit… La vie de Jim.

Mon père, comme moi, était un alcoolique. Ma mère tapinait tard dans les rues douteuses, de façon immodérée. D’ailleurs, à cette rustre époque, il était un fin philanthrope car ma maison ressemblait plus à un orphelinat qu’une bâtisse familiale. Avoisinant les quatre ans, je côtoyais déjà cinq « demi-frères » fruits du plus vieux métier du monde. Les allocations se faisaient nombreuses et mon père passait clairement son temps à boire, mater la télévision et baiser sa femme. Aussi atypique que ça puisse paraître, quand les enfants avaient atteint la majorité, leur utilité était bien futile et ils s’envolaient du nid. Ma mère a accouché pendant 25 ans ; un vrai arc-en-ciel de progéniture. Ma grande famille vivait dans une vieille maison sur la côte de Virginie dans la ville de Newport News. La bâtisse avait été construite en fin du 19ème sur une des centaines péninsules à l’embouchure de la rivière James. Elle donnait directement sur l’Atlantique. En voiture, ma mère avait quinze bornes à parcourir pour accéder à la ville et y travailler. Je passais beaucoup de temps à longer la plage, marcheur et pensif. Les tempêtes se répétaient tous les hivers dans la région. Des rafales de vents balayaient les plages et le sable inondait les toits comme une grosse vague jaune bien distinguable. Malgré se spectacle parfois effrayant, je n’y faisais plus attention. En grandissant, j’appris à lire à l’école publique de Newport, m’intéressa très vite aux livres et oubliais les tempêtes conjugal et naturelle. Père ne lisait pas, il était plus préoccupé à s’ankyloser sur son vieux fauteuil dégueulasse, signe de royauté en ces lieux… Il avait combattu à la seconde guerre mondiale au côté des anglais et français sur les frontières allemandes. Son équilibre mental disparu très vite, tantôt par les atrocités des confrontations tantôt par la vue des pertes innombrables des amis foudroyés par les balles et obus sur le champ de bataille. Mes parents s’étaient rencontrés à la fin de la guerre dans un bar sur « St Louis Blues » de Bessie Smith, qui fêtait le retour des soldats en Caroline du Nord. Ils décidèrent d’emménager sur la Virginie qui était à un État prospère. D’origine très modeste, ma mère s’était fourvoyer sur le chemin de la prostitution à l’âge de 17 ans. L’école l’emmerdait clairement et son dévouement à la bonne conduite disparu le jour de la mort de son père, elle avait alors 14 ans. J’étais donc la progéniture issue d’un père possédé par l’emprise néfaste de la guerre, la boisson et d’une mère tapineuse. Bienheureusement, le parfait accord de la nature n’avait pas vraiment touché et salit mon homogénéité. Un cas rare parmi la fratrie.
Dans mes nombreux frères et sœurs que j’ignorais, il y avait un petit gaillard que je ne jugeais pas déplaisant. C’était Tom, mon précédent de 653 jours. Tom avait des cheveux gominés bruns foncés qu’il lui donnait l’air casqué, tirant constamment une bouille insipide. Il ne parlait pas trop. Il m’admirait pour ma solitude et l’aura ténébreux et mystérieux que je dégageais. Parfois, nous nous attardions sur les devants en pente de la plage et faisions ricocher ce qu’on trouvaient ; galets plats et ronds, coquillages dépourvus de vie, morceaux de bois échoués ou encore des capsules de bières qui provenaient sûrement de la maison. On n’échangeait guère de mots pendant ces temps là, seulement des sourires et indications furtives. Tom et moi aimions jeter des regards circulaires sur l’horizon bleuté en se posant un milliers de questions sur les vastes continents qui se cachaient derrière la grande ligne. Infranchissable. « On achètera un immense bateau et on traversera ce foutu océan tout les deux. » disait Tom, dans un futur incertain.
Les cours m’ennuyais profondément à tel point que je me laissais tenter à les sécher, parfois. C’est vers le haut de mes 13 ans que je commençais à m’intéresser aux femmes ; leur intimité, leur secret. La jolie Su avait prit des formes grâce et charnelle de jeune femme qui plaisaient à bon nombre d’élèves. Je détestais se sentiment de concurrence qui s’était développé au sein des puceaux ; après les cours, tout se hâtaient sous la couette, hantés par la croissance mammaire de Su ou des longues et fines jambes de Madame Ochitz, notre intime professeur. Ma première masturbation… Effet immédiat et irréversible ; toutes les sensations du plaisir réunit en un seul coup de main. Un jet d’extase. Le groupe amateur de pervers enfantillage se donnait rendez-vous sur la grande place Washington et s’adonnait à espiègleries et autres manigances de pré-adolescent. Par exemple, ils suivaient de très près les plus belles femmes en les notant chacune à leur tour. Je notais très peu contrairement à mes copains. Je trouvais le jeu récurent. Je quittais donc le groupe et commençais à m’enfermer dans ma chambre pour y lire mes premiers livres prit dans la bibliothèque de l’école. Les épiques aventures des personnages d’Hemingway me secouèrent, malgré le caractère complexe des écrits, je dévorais littéralement les livres tandis que mes copains puceaux se rinçaient l’œil sur le fessier d’inconnue. Tard le soir, la lumière de ma chambre éclairait pleinement la pièce de 12m² et je ressentais au fond de moi une envie d’exprimer ma solitude, cette solitude comme un compromis voué à l’échec. J’écrivais ses quelques notes sur mon cahier de cours et traduisait ainsi par le biais de ma solitude, les sentiments que je ressentais… à quelque chose près…

Un matin d’hiver, je me levais de bonne hâte de mon lit pour ne pas louper mon bus scolaire. J’empruntais des routes sinueuses bourrées de nid-de-poule. Les habitués du bus se levaient à chaque embuscades routières, les autres finissaient le trajet avec des cris et des bosses. Ce matin là il s’avère que j’étais d’humeur maussade ; la nuit avait été encore une fois trop courte. Les cours suivirent ; en sortie de classe, la fleurissante Su m’accosta :

- Jimmy ! Eh toi là… oui toi ! cria Su.
- Qu’est c’tu-veux ?
- J’aime bien ton style, t’es un mec bien j’en suis sûr.
- Ah, merci Su, t’es la fille la plus chouette de l’école, répondis-je d’un air surpris.

L’embarras. Et une pointe d’excitation se faisait sentir sur mon corps tremblant. Je virevolta, réfléchis à deux fois puis me retourna :

- Ça te dirait d’aller faire un tour ?

Elle acquiesça niaisement et nous partirent ensemble marcher. Je ne trouvais pas les bons mots, du moins, je ne savais pas comment les placer dans le bon ordre sans être trop rustre ou trop coquet. Du coup, je ne disais rien et mimais des hochements de tête en guise de réponse. Arrivant à quelque pas de sa maison, l’émotion m’étreignais jusqu’à me faire balbutier puis sortir d’incompréhensible phrases. Su rigolait et me chuchotait, malgré l’absence d’oreilles à des dizaines de mètres :

- Tu voudrais pas voir dans ma maison ? Mes parents travaillent, y reviendront pas d’si tôt.

Bien sûr que je dis oui. Je sentait à travers la délectation du moment que mon « oui » était bien une cachotterie.
Dans la maison, elle parlait beaucoup, beaucoup trop. Je me fichais de la taille du jardin, de la décoration du salon et la couleur de sa chambre. Pendant qu’elle me montrait du doigt les tableaux de la guerre de Sécession, je me mit derrière elle et l’a prit par la taille en posant maladroitement mes mains sur ses hanches. Elle ne se retournait pas et se laissa aller, tout simplement. Elle posa une main sur ma nuque et je rapprochais mon visage du sien. Il était chaud et semblait presque accueillant. Elle posa alors ses lèvres contre les miennes et m’embrassa. Je crois que c’était plus sensationnel que ma première masturbation ou qu’une balade sur la plage au coucher de soleil. C’était un « tout » magique. Elle retira ses lèvres et les miennes restèrent entrouvertes, mes yeux s’ouvrirent très lentement. La magie se brisa quand nous entendîmes des clés jouer devant la porte. Je m’éloignai de quelques pas de Su pour ne pas être trop proche à la vue d’un parent. C’était son père. Il me fixa longuement tout en rangeant sa veste, puis me salua brièvement. Je lui répondit par un « bonjour » passif et quitta les lieux.
Les jours passaient vite, une routine s’était installée dans ma vie de jeune homme ; le car, l’école, les regards de Su, les copains, la plage. Je sillonnais celle-ci les soirs de printemps, la brise fraîche me caressait le visage et je pensais à beaucoup de choses, comme d’habitude. Mais une pensée revenait très souvent : devenir écrivain. Il n’y avait pas mille façons de l’être, il fallait lire, encore et encore. Alors j’entrepris de consacrer plus de temps aux livres, et moins aux copains. Il m’arrivait de passer des après-midi entiers à m’asseoir sur mon lit, nez dans un livre. Un moment, mes yeux vacillaient et la fatigue s’emparait de moi. Étrangement, j’aimais ce moment, toutes les parties de mon corps étaient comme synchronisées, prêtes à s’endormir. Je faisais très souvent le même rêve ; des femmes de toutes âges accouraient à moi sur une grande plage. J’avais le temps de me retourner les voir marcher lentement, presque nues. La symbiose parfaite du décor ne pouvais qu’augmenter la sensualité du rêve. Leur grand yeux de couleurs pétillantes ne fixaient rien que moi. Je rougissais éternellement. Je les appartenais à toutes. Mes exquis rêves se brisaient quand mon père frappait à la porte de ma chambre « debout là d’dans, tas d’fainéant ! ».
Mais la routine faisait que je prenais le temps de réfléchir, bien que, systématiquement, je me levais à la même heure tout les matins, mangeait tous les soirs à 19h et m’endormait à 21h, le temps ne m’était pas limité. Enfin, pas pour mon père. Sa fâcheuse habitude de boire et de fumer clope sur clope le rendait vulnérable. Ce sac à merde puant méprisait tout le monde à la maison, c’était réciproque. Mais son arrogance faisait qu’on l’oubliait tous, il n’était plus qu’une tâche au milieu de se dépotoir. Un vieux vinyle de Miles Davis avait habitude de tourner, péniblement, amplifiant la mélancolie, âme de cette foutue baraque.

Quand à ma mère, sa chevelure passait grisâtre, comme le teint de ses dents. Une femme sacrément courageuse que sa vie ne menait qu’à une issue : le désespoir. Quand une suite de merdes aussi remarquables vous tombent dessus, je ne vois pas quel genre d’avenir peut vous être plus favorable, excepté la mort. Alors elle faisait semblant de se porter bien, de sourire, pesant le fardeau écrasant d’une famille démunie. Sa bonne étoile ne ne lui prêtait même plus un brin d’attention. Mais malheureusement la douce mélodie de la vie continuait.

Je m’étais inscrit à un club de boxe, l’idée me paraissait rafraîchissante. L’autorisation parentale fut difficile à obtenir, en vain, mes trois arguments égalaient, voir dépassaient les bafouillages de mon père. La salle de sport était grandiose ; je me souviens de ces hommes, serviettes au coup, sautillant rapidement au dessus de leurs cordes, les balançant d’une manière fantaisiste. La clientèle se faisait d’anciens soldats encore prêt à en découdre, de jeunes adolescents comme moi ou encore des simples hommes cherchant l’affirmation d’une utopique virilité. J’avais besoin de me défouler sur quelque chose ou quelqu’un, et ça marchait. La sueur perlait, puis coulait comme de l’eau sur les visages abîmés. J’affrontais des petits gars comme moi en fin d’exercice. Ils avaient tous des gueules d’enfants rongés par la peur et la haine prêt à en découdre. Je m’y rendais tous les mercredis après-midi.
Je prenais des raclés. La pire de toute arriva au printemps 64 : pendant les cours du matin, l’idée de dégommer le petit William me trottait la tête. Ces déboires incessant et sa tête de rat m’agaçait. Il était édenté, je voulais en rajouter une couche. La cloche sonna comme le gong du combat. Après l’habituel entraînement, je recouvrais mes mains d’une fine bande de tissus et passait mes gants. William était là sur le ring, portant un peignoir dégueulasse qui avait sûrement servit une centaine de fois. On retira nos habits, on s’approcha l’un de l’autre puis on se toucha les gants. Je baissa mes bras et l’instant d’après il m’envoya deux gauches dans la figure. Je recula brusquement, menton sur le cou, en garde. A chaque fois que je m’approchais de lui, c’était comme un automatisme, je prenais son poing gauche dans la gueule. Je n’avais pas d’autre solution que de l’empoigner à la taille et le frapper lourdement au ventre, laissant des marques rouges sur son flan. Mais le gamin était trop rapide ; au troisième round je m’écroulai. J’avais tenté un corps à corps mais il me tenait. Il m’envoya un uppercut me rabotant le visage. Je voyais encore mon sang se mélanger à la poussière qui rentrait dans ma bouche. Mon immaculé peignoir passait rouge écarlate. Je rentrais à la maison, mangea une soupe puis dormit.

SUITE

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