EN AVOIR OU PAS

18 novembre 2015

SUPPOSONS QUE

Classé sous Non classé — enavoiroupas @ 13 h 47 min

Les beaux discours de Hank avaient disparu depuis quelques mois. Les femmes n’esquissaient plus de sourire quand il se bourraient la gueule au comptoir, ne se perdaient plus dans ses yeux vert. Un soir de plus, voué à son propre échec, il décida de rentrer chez lui, dans une démarche lourde et bête, titubant et sifflant les filles qui changeaient de trottoir à sa vue. Il joua avec ses clés, s’affala sur son lit et se mit à pleurer toutes les larmes de son corps.
Au petit matin la piaule baignait dans la lumière du soleil, ce qui raviva les espoir de Hank. Il entreprit, sans négligence financière, d’acheter un costume, des cigares et de trouver un travail qui lui conviendrait, bref, il voulait se ranger. Il fît son premier pas dans cette société impitoyable en se rendant dans une agence d’emploi. Un type mal réveillé, petit, tassé comme un amas de graisse sur des chaussures avec de grosses semelles, lui demanda :  » – Âge ? Formation ? Taille ? Célibataire ? La santé ? – 24 ans, écrivain quand ça me botte, 18cm, oui, ça peut aller. » Le teint gris, la mine de déterrée, il cocha ses petites cases comme tous les cons de fonctionnaires et tamponna lourdement le bas de la page. Il grommela « -Droite, deuxième bureau. » Chic type. On appela Hank, lui fît signer un papier ou il était écrit :

 

A L’ORDRE DE HANK CASSADY
SE PRÉSENTER LUNDI 6 MAI AU RESTAURANT LE BIEN-AIME
9h TENUE CORRECTE

Pour fêter ce jour saint, Hank se rendit dans un bar mexicain, avala du boeuf avec des haricots et s’enfila une bouteille de whisky. Morphée le tenant par les couilles, il ferma les yeux dans son lit, avec un petit sourire au coin des lèvres.
Lundi, 9h, Hank portait son plus beau et unique costume. Il entra dans le bâtiment et fût accueilli froidement. On lui donna un tablier, un éponge, de la paille de fer et il commença à frotter sans relâche le gras des assiettes. La plonge se situait dans une petite pièce du restaurant, Hank en profitait parfois pour s’allumer une clope et boire un coup. Il rentrait tous les soirs chez lui, les ongles sales et l’esprit vide.
En un mois, Hank filait de plus belle dans la droiture dictée par les bien-pensants de ce monde ; de l’argent comme il n’en avait jamais eu. Il se paya un chouette appartement, de belles chaussures et une belle voiture. Mêmes les femmes trouvèrent leur comptes. Vénales, peut-être, mais baisables. Hank s’était facilement adapté à cet environnement qu’il détestait jadis, à tel point qu’il n’écoutait plus ses vieux vyniles de Baker, reniait London et Tolstoï et se coupa même les cheveux. Il regardait les jeux à la télévision, rêvait Miami avec sa nouvelle copine Margie et s’abonna au journal des Républicains. Il s’indignait contre la pauvreté dans le monde mais mangeait trois fois par semaine au restaurant, se revendiquait parfait écologiste dans sa Ford Ranger et affirmait que le communisme était un mal, le Vietnam un mal pour un bien. Il se rangea, parfaitement bien.
Supposons-qu’il était rester dans sa piaule, à écrire ses poèmes, continuellement à nourrir son pessimisme de cette bêtise qu’on appelle société, que serait-t-il devenu ? Un marginal prêcheur du non-convaincu ? Une bête errante retrouvée morte dans une ruelle avec deux grammes d’alcool dans le sang ? Des centaines de bébés étaient là en train de piailler, Hank les entendaient à travers la vitre. Jamais, jamais ça n’arrêtait. Le coup de la naissance, le coup de la mort. Chacun son tour. On débarque tout seul et on repart tout seul. Et la plupart vivent tout seuls leur pauvre vie peureuse et amputée. Une tristesse épouvantable s’est abattue sur lui. Toute cette vie, promise à la mort. Toute cette vie qui bientôt se brancherait sur la haine, la folie, la névrose, la connerie, la peur, le crime et le rien, rien dans la vie, rien dans la mort. Il quitta son travail, sa femme, ses belles chaussures et jeta son étiquette de bon citoyen, loua une petite chambre, se décapsula une bière, se déshabilla, se posa sur son lit clope au bec. Il alluma la radio à fond sur D’Yer Mak’er des Led Zeppelin, il prit sa machine à écrire.

« Bon Dieu qu’il est rassurant de retrouver le monde des vivants. »

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