EN AVOIR OU PAS

5 août 2017

Roscoff

Classé sous Non classé — enavoiroupas @ 0 h 27 min

Le clapot résonne,
Un battement,
Le cœur du port,
La nuit,
Le voilier dort,
Le phare aussi,
Mon esprit se baigne,
Dans une mer de remords,
Et d’ivresse,
Qui caresse mes sens,
L’alcool, l’effervescence,
La pluie, les larmes,
Le silence. 

3 mars 2017

Marin

Classé sous Non classé — enavoiroupas @ 13 h 58 min

Il y a des jours où le retour à la vie est pénible et cruel. Où l’on quitte à contrecœur l’empire du sommeil. Pourtant, il n’y a rien de neuf, hormis la conscience lucide que, de deux réalités, la seule profonde, la seule vraie, appartient invraisemblablement au domaine de l’inconscient. L’appel à la raison physique retentit, mes paupières s’ouvrent, ma rétine disjoncte et les images interdites de mes parades nocturnes s’enfuient à grand pas, j’en suis chagriné de me réveiller.
Je sors du lit. De lourds et puissants monstres mécaniques hurlent sous mes pieds, et dehors la mer vient cogner la coque du bateau : petit être dans ce magnifique désert de violence. J’allume à fond les enceintes pour me dégourdir du froid qui sème léthargie et paresse. Sous la douche, le tuyau est percé et un premier jet d’eau glaciale saisit mon corps et me ramène dans le monde brutal des vivants. J’enfile ma chemise impeccablement repassé, mon pantalon en toile et éteins la bruyante musique. Aux carrés, je salue machinalement les quelques collègues encore assoupies et songeurs. Je bois mon café d’une traite, il est à son habitude immonde.
J’entre dans le self, l’espace démoniaque ou se recueillent tous les jours, plusieurs fois, de gras et viles adorateurs du culte de la malbouffe : les plateaux repas volent de toute part, on se bouscule pour une miche de pain. « En livre ou en euros ? demande bêtement l’hôtesse, le sourire figé. » Nous arrivons en Angleterre, et, à travers les sabords, ruisselant de gouttes de mer, on aperçoit les tristes falaises blanches criblées de cicatrices dues aux assauts perpétuels de l’océan. Le ciel baille, esprit embrumé de ses couleurs sombres, et fait naître un ciel rose. Les quelques passagers matinaux auront le droit de se goinfrer de cakes, céréales, œufs, café et autres subtilités. Ils s’empressent, malpolis, grognent, marmonnent sourdement, vomissent des plaintes et quittent le self d’un pas traînant, au diable !
Pourtant, je n’en ai pas finis avec eux, effectivement, après avoir enfilé un polo, je reprends cap, dans de moroses coursives, vers les cabines pour une tâche sordide : ôter les draps sales, les serviettes sales et en faire une boule grossière à stocker dans de petits conteneurs. Les odeurs ont cette singularité si particulière de tourmenter l’odorat, et croyez-moi,  il y en a pour tous les goûts. Les passagers largués, les cabines nettoyées, une certaine plénitude mêlée de fatigue et d’un devoir accompli m’envahit, ce sentiment redouble après le retrait du nœud papillon.
Le carré est ouvert ! Ô joie figée sur tous les visages creusés de fatigue, c’est bien l’heure du repas. La faim comblée transmets une joie enivrante : adoucir les cœurs brisés, rassasiés copieusement les appétits fantastiques et même pour certains de ses pantins inintéressants, briller sous les feux pendant quelques minutes. De cette subsistante allégresse naît la conversation, et de cette conversation naît un vide culturel. Je me dois de préciser le va et vient d’une clémence météorologiques à venir, l’insécurité étatique, les drames télévisés et les commérages incessants qui m’obligent, très souvent, à manger seul.
Je retrouve ma cabine pour moi ; métallique, craquelée, indiscrète et pourtant de nature mutique car bien des secrets ne sont jamais sortis de cette pièce. Je m’allonge sur le lit du bas, me voilà solitaire : «finie la dissipation, la rigolade, les gens irréels. » Mes yeux se baladent de gauche à droite, fatigués par les fantômes de Dickens, bientôt, ils se fermeront.
Les réveils de l’après-midi sont brutaux, faussés par l’heure car l’on dort autant que la nuit. On peut juger une journée de recommencement, de conditionnement, je suis en proie à l’évidence tragique que toute tâche est doublée : je dors deux fois et je mange quatre fois par jour, je travaille une semaine pour deux, et je lis bien trop régulièrement et de manière insatiable. Donc, je recommence et je presse le pas, me voilà presque en retard. Les services du soir sont démentiels, on peut y dormir d’ennui et, subitement, se faire écraser par la frénétique faim de passagers gras et laids, il n’y a pas de place pour l’innocence, la gentillesse ou la beauté, cela est vain sans doute.
Dehors, dans la pénombre où le froid d’hiver mord le métal rouillé des navires militaires, des lumières éclairent le triste port. La nuit, dans un calme funeste, a envahie de son manteau sombre les rues, absorbée le bruit des pas et des voitures, comme si l’agitation de la vie continuait secrètement derrière son rideau noir.

24 mai 2016

Le temps d’une saison

Classé sous Non classé — enavoiroupas @ 13 h 45 min

Le printemps désordonné n’annonçait pas encore l’arrivé de son grand frère l’été. Les fabulations humaines le peignaient comme une belle promesse ensoleillée mais son ciel déchiré ne présentait que de mauvais augures. Un petit garçon jouait quelque part dans une terre inondée, absorbant sans répit les débordements d’une rivière proche. Il sautait dans cette boue noire pleine de dangers, évitait de justesse les failles sous la terre, et, béat, tout à fait innocent, n’esquissait pas le moindre regard vers les majestueux éclairs qui grondaient dans le ciel.
Le chaos grandissant, le petit garçon s’enfuit dans les profondeurs d’une sombre forêt. Il courra jusqu’à épuisement et fît halte sous un grand frêne. L’arbre noble et protecteur devint son nid ; on pouvait observer à la cime de ses dernières branches que celles-ci caressaient sans effort les premiers nuages. Le petit garçon partit chercher quelques feuillages et branches mortes pour y faire un feu, les murmures de la nuit approchaient à grand pas. Au milieu de cette humide et sauvage nature, il jeta un regard circulaire, et à sa grande surprise, il en trouvait une certaine beauté.
La rosé perlait le long de ses joues encore roses et imberbe. Quelques mésanges, curieuses, s’approchaient de son campement, sifflant en chœur pour le réveiller. Une légère bruine hâta sont réveil pourtant l’esprit encore happé dans des rêves chimérique. Il laissa derrière lui le frêne et entreprit, d’un pas plus assuré, de trouver la civilisation. La matinée fût longue mais riche de rencontre : il y croisa des blaireaux mates et trapus, de jeunes lapins sortit fraîchement du terrier qui, comme lui, goûtait avec amertume un avenir funeste, un renard malicieux, solitaire, partit dans cette insatiable quête de survie ou encore d’étranges écureuils, perchés sur de hautes branches, le pouls filant et le regard vitreux.
Il s’arrêta à l’orée d’un bois de pins, les alignements parallèles le rassurèrent : il y trouva, le sourire aux lèvres, une trace d’humanité, revenant à lui, peu à peu, remontant des profondeurs vers cette surface de silence. De sa mémoire encore fraîche, il se rappela de ses cours de biologie, de ces champignons comestibles, et mortels. Il en cueillit des dizaines, les disposa en colonne et passa aux cribles sa récolte. Il garda le cèpe sur lui et y chercha ses compères.
Après avoir avalé ses champignons qu’il trouva délicieux, il s’enfouit encore plus profond dans les bois. Des milliers de fleurs jaillissaient de la terre, colorant dans un contraste le bois à la manière d’un tapis oriental.
Il reprit chemin dans le silence, le ciel gris succéda au soleil qui pénétrait d’une mince affaire les pins qui faisaient bloc. Sa route le mena à une sinueuse rivière bruyante et limpide, le petit garçon ressentait la présence humaine de plus en plus proche. Il suivait le cours de celle-ci qui s’élargissait à mesure, tant de solitudes et de grandeur donnait à ces lieux un visage unique, un trait enfoui qu’il lui rappelait presque des réminiscences d’une vie antérieure. Il gagna un plateau aux bocages où ronflaient quelques hameaux et corps de fermes distincts ; l’atypique voyage fût déjà derrière lui et sa part mystérieuse que l’enfant lui accordait. Il rejoint un village, fait ni pour la sagesse, ni pour les nuances du goût, où le soleil léchait de ses rayons les pierres de granites. Quelques vieillards s’y étendaient, cherchant avec difficulté une position des moins douloureuses.Fougueux, fier, le garçon s’imaginait bien en héros dans ces lieux oubliés, car son mythe n’a pas de vie, il attend d’être incarné, qu’un seul homme au monde réponde à son appel. Le printemps, lui, s’offrit un congé de grâce, léguant le flambeau d’un cycle infini à son frère, l’été.

 

4 mars 2016

LE JEUNE HOMME ET LA MER

Classé sous Non classé — enavoiroupas @ 16 h 55 min

En ce début d’été, les jours n’étaient colorés que de gris et d’amertume depuis la disparition de mon père. J’avais créé une rancœur malsaine envers tous mes proches en m’isolant, dans ma bicoque en bois en face de la mer. Un jour, je fus prit d’une soudaine motivation pour nettoyer la cabane qui était jonchée de bouteilles, mégots et restants de soirées trop arrosées, à quel honneur … Je décidais d’appeler Paul, mon meilleur ami « Salut mec, tu pourrais m’apporter un paquet de clope et de quoi graille 2, 3 jours, j’ai même pas de quoi avaler un œuf. – Bien sûr… Ca va toi ? J’arrive dans 20 minutes », qu’il me répondit, la voix désolée. Il arriva 45 minutes plus tard, j’entendis les pneus de sa voiture frottés la caillasse de ma cour. Il sortit les courses éparpillées dans son coffre, prit un pack de bière et me rejoignait sur la plage. La mer vomissait ses vagues qui grondaient sur le sable lisse et soyeux. On décapsulait une bière, tirait une goule et je commençais à parler « Tu sais mec, ça me ronge l’esprit ce deuil, j’ai l’impression que dès que je vais ouvrir cette porte, mon père sera planté là, ensuite on ira pêcher du maquereau toute la journée. Tu sais, je fais des insomnies épouvantables et les cachetons que le toubib m’a passé arrangent rien du tout : l’autre jour, je me suis endormi complètement nu sur la plage… -Mec, il faut que tu changes d’air, je ne sais pas, vois des filles, écris tes ressentis ce qui te passe par la tête. D’ailleurs, ce soir j’organise une petite fête, ramènes toi et laisses tes pensées négatives sous le matelas. » On passa l’après-midi à discuter sur mon père, la nostalgie de l’école et on finit par taper quelques passes avec mon vieux ballon de football. Vers 17h, sous un soleil de plomb, Paul me quitta. J’allumais mon ordinateur et commença à écrire, bien concentré, puis dix minutes plus tard, je trouvais mes quelques lignes ridicules, j’effaçai le contenu et rejoignit mon lit pour y faire une sieste. Je fis un rêve bête ou Paul et moi on se tenait droit sur un pilier, au-dessus du vide, et nous étions pris d’hallucinants vertiges tout en discutant de nos conquêtes féminines. « Oh ! Je l’adore ce moment propice d’échanges doux, de regards intimes, de longues conversations sur tous et n’importe quoi. – Tu rigoles, t’es devenu complètement pédé mon pauvre, faut pas y aller de main morte, il faut… ET MERDE ! » Je tombais, perdant l’équilibre, et ça me réveilla en sursaut. Cette confirmation que mes scénaristes du rêve débordaient de limite s’améliorait de jour en jour. Je pris une bière, m’en alla sur la plage. Un vent frais caressait la côte. Je l’a décapsula, en bu une gorgée et j’eu un tilt : Paul avait raison, je ne pouvais m’attarder ici, seul au monde comme un personnage de Jack London, entre doute et paresse. Je laissais derrière mois mes relents de tristesse et entreprit d’aller à la soirée.
La route de la corniche était d’une rare splendeur. Les arbres peignaient les deux collines qui suivaient de manière continue et parallèle l’étroit fleuve, d’un vert sombre un côté, un clair de l’autre. Il restait une caravelle qui slalomait dans ce chemin d’eau sinueux, la proue fière battant l’eau peu profonde. Le soleil s’endormait sur l’horizon, baigné dans un ciel orange vif, en route pour éclairer d’autres hémisphères. J’ai fondu sur la ville, et, une fois de plus, le grand viaduc s’offrait à moi.
Paul habitait une maison singulière, deux hautes tours se dressaient autour de la bâtisse enlacée d’un vieux lierre brun. Je me frayais un chemin à travers le parc et je croisais deux ombres, un bras sur une épaule, ils parlaient fort et titubaient lourdement, allez savoir. Il y avait bien une cinquantaine de personnes à cette soirée, connaissances, vagues amitiés et inconnues aux bataillons. Tous savaient pour mon père, ce qui bascula cette ambiance festive à cet atmosphère embarrassant que je n’étais pas venu chercher. Excuses mal formulées, confuses, gênantes et j’en passe, enfin, l’ignorance est la meilleure façon d’étouffer la pitié, ce que j’aurais sûrement préféré. Paul me fit signe de la main et me donna un whisky coca plutôt corsé. « «Mon petit gars, je te présente deux sublimes créatures : Jane et Clara je vous présente mon pote le plus chiant et névrosé Ernest. – Je suis désolé pour ton père » me balbutia Jane. Sous ces airs d’homme charmant et bien éduqué, Paul me souriait d’une complicité malicieuse, et s’en alla avec Clara. A tendre l’oreille, j’entendais cette population bien ancrée dans notre société qui ne se montrait curieuse que lorsqu’on parlait de réseaux sociaux, d’accomplissements personnels négligeable et autres médiocrités du genre. Je décidais de passer ma soirée en compagnie de Jane, une petite blonde aux airs naïfs. Elle se montrait plus cohérente dans l’échange et la découverte de l’autre, et peut être un peu plus entreprenant… Le fait que ça soit « trop cool et stylé » d’avoir une petite bicoque au bord de l’eau me fît ramener la belle Jane chez moi. Sur la route du retour, elle décida de me pomper l’air avec ses histoires de couple, mais dans un semblant d’intérêt, je l’écoutais « Franchement Ernest, t’as vraiment l’air d’un mec bien, tu sais, mon ex c’était un sacré connard, à me balader à droite à gauche, mentir comme il l’a fait…  Maintenant il est temps de profiter et pas s’attarder sur du pauvres types, sans prendre la tête, quoi – Ouais, t’as sûrement raison. » On s’allongeait sur la plage, la lune éclairait pleinement la Terre de son halo lumineux, c’était une nuit tiède de début d’été. Jane alluma une cigarette, s’étreignit contre mon épaule, les yeux dans le vide. Un goéland s’arrêta à quelques mètres de nous, s’approcha curieusement en quête de nourriture éventuelle, mais sans succès. Il s’envola d’un battement d’aile sourd en direction du large, loin des habitudes et des préjugés.
C’est ce qui se passa une grande partie de l’été ; je sortais régulièrement, Paul et Jane venaient me rendre visite. Je trouvais dans le regard de Jane une complicité bienveillante qui me faisait tomber des épaules rancœur et solitude. J’avais même pris l’habitude d’écrire régulièrement, fautes, syntaxes et grammaire, je m’en fichais, ce qui comptait c’était les histoires du corsaire Holmes, un vieux loup de mer qui naviguait seul dans l’immensité de l’océan. Malgré sa ridicule force de combat qui était de deux canons aussi vieux que leurs capitaines, rouillés et balancés dans la cale créant un vacarme monstre, le corsaire avait récupéré le drapeau d’un chef pirate de réputation sanguinaire, ce qui faisais fuir les bateaux ennemis. Quand j’étais en manque d’inspiration, j’allais retaper un misainier que mon père avait abandonné dans le garage de la maison familial. En fait, je faisais ce que je voulais quand je voulais, j’étais éprit d’un léger sentiment de liberté.
Cette année, je décidais d’arrêter ma deuxième année de faculté de droit ; sûrement une faute d’ambition. Au fond de moi, j’aspirais inexplicablement à l’aventure du monde. Je songeais de plus en plus à naviguer avec ce bateau, et, pourquoi pas, traverser la Manche, bras de l’Atlantique. Pendant que les nuages absorbaient leur lumière quotidienne, à ma manière, je ressentais ce besoin de réconfort auprès de Jane, dans le creux de son torse nue. Il est vrai que je l’avais mal jugé aux premières apparences ; elle était de nature calme, sûre d’elle, active et pleine d’entrain. Une nuit, quand on se rassemblait tout les trois, dans ses crises d’enthousiasmes, Paul me fît part d’une idée surprenante. « Bon, écoutez le grand chandelier que je suis, pourquoi on ne partirait pas faire un voyage épique avec ton bateau, quand tu auras finis de le réparer, hein ? ».

Ce soir-là, l’étoile du Berger brillait de mille feux incandescents, et,  peut-être loin dans l’infini océan, dans les méandres des profondeurs, mon père flottait comme une ombre que je regrettais tellement que j’en fus prit de nausées et me sentit complètement vidé. Tout en descendant une bouteille de bourbon, je me rendais compte de ma fébrile sobriété, la Lune ouvrait le rideau de cette chimère parfois envoûtante, parfois ridicule mais constamment impitoyable. Comme le somnambule d’une faible voix, prononçant ces derniers mots, j’observais parmi mes songes la physionomie de mon père qui me murmura : « Réveilles-toi, Ernest, ta vie doit contempler les immuables beautés de cette Terre de richesse, de savoir. Vas-t-en». Les yeux mi-clos, rivés vers cet amas de lumières tout à fait sublime, mon esprit tourmenté s’apaisa et le calme prit solennellement sa place.

* * *

Ma mère ne fît pas attention à ma présence lorsque j’entrais dans la maison. Elle sursauta, de par ma surprise et de ma dégaine marginale « Ernest ! T’aurais pu me donner des nouvelles, ce n’est pas croyable ça… Que fais-tu de ton été ? – Je vois des amis, j’écris, je me baigne, je pense à l’année prochaine… – Quels sont tes projets ? – Je ne sais pas maman, je n’ai pas la tête à ça en ce moment. » On échangea quelques propos sans vraiment d’intérêt et je me rendis au garage. Je soulevais la bâche, et esquissa un sourire, fier de mon travail. Le misainier mesurait presque 6 mètres de longs, peint d’un rouge pâle et je m’imaginais déjà voguer sur une mer cuirassée d’argent, sous un ciel bleu écru. J’eu un léger frisson, ce qui ne manqua pas de me motiver. Je passai l’après-midi à trimer sur la finition du bateau, abruti de soleil, et à la belle fin, quand le bateau encré flottait à une allure des plus enivrantes, que ma peau dorée fût recouverte de poussière de sel, mon corps explosa d’une sensation de joie intense ; ce décor de tendresse et de gloire rencontrait se contraste de jaune, de bleu, et bien sûr, d’un discret rouge flouté.
J’appelais rapidement mes deux compères, et Paul accouru comme un diable. Avide, l’excitation lui sortait déjà des yeux, la vie l’excitait tellement qu’il avait du mal à articuler un mot « Oh… oh… Ou est le splendide ? Ou est-il ? » échappa-t-il tout en courant vers la plage. Il jouit de la même expression que moi, le visage décontracté d’émerveillement. Jane vins à son tour, ne sauta pas de joie comme nous le fîmes, jeunes enfants, mais m’embrassa tendrement sur la joue et je compris que mes conquêtes antérieures n’étaient que fruits de brouillons, de préfaces. Le soir même, sous cette légère brise de fin d’août, on dégusta du lieu jaune que Paul pêcha la veille « ça mordait de partout, je suis tombé sur un banc de lieu, mes mitraillettes appelaient au secours tellement ça vibrait de partout. C’était comme un raz-de-marée de poiscaille, j’ai même cru que le zodiac allait couler et son putain de capitaine avec. – Bravo champion, c’est dommage que t’ai pas pu pêcher une bouteille de pinard pour altérer tout ça » lui fis-je.

SUITE

NOUVELLE JIM 1

Classé sous Non classé — enavoiroupas @ 16 h 54 min

Il traîne dans un bar et boit verre sur verre, c’est un espace miteux. Il se saoule de sa bière et gueule, plein d’énergie avec les autres, des chants paillards. Un orphéon de buveurs. Cet homme trinque à l’oublie. Il part se recoucher dans sa triste piaule au Mermaid Hotel. La serrure de sa chambre le bloque, il jure, travaillant la clé plusieurs fois. Il finit par forcer la porte d’un coup d’épaule ridicule. La télévision est allumée : son éclairage même terne, l’éblouit. Jim cherche désespérément la télécommande en tâtonnant avec autant d’adresse qu’un nonagénaire la moquette… Sa hardiesse l’a quitté voilà des années, comme sa femme. Assis sur le bord de son lit, il regarde le fond de sa bouteille de whisky qui l’envoûte. Il est las des vertiges due à l’alcool, des bourdonnements incessants dans son crâne… L’homme se vomit dessus et gagne sa salle de bain. Il regarde longuement le miroir à chaque fois qu’il passe de l’eau sur son visage. L’eau froide le rend légèrement conscient. Il cligne des yeux et observe attentivement le liquide de la récente régurgitation suinter sur ses lèvres et glisser lentement sur son menton puis sur son cou. Étrangement, son corps ne vacille plus, l’homme appuie ses deux mains sur le lavabo. L’instant après, il vomit de plus belle ; cette fois-ci, il tremble mais se sent mieux. Il sort une clope puis l’allume. Il regagne sa chambre puis s’enroule dans sa couette, clope à la bouche. Il essaie de se masturber, ça ne mène à rien, il est bien trop saoul. Il imagine sa femme à ses côtés, au fond, ça le rassure. Ses yeux clignent et s’abaissent tranquillement, très tranquillement, puis ils se ferment. L’homme cogite dans son 90cm. Son rêve le tourmente : sa vie se déroule très rapidement. Les troublantes réminiscences se transforment en pensées irréversibles. Les formes ne sont que ténèbres, les mots ne sont que hurlements ; son passé resurgit… La vie de Jim.

Mon père, comme moi, était un alcoolique. Ma mère tapinait tard dans les rues douteuses, de façon immodérée. D’ailleurs, à cette rustre époque, il était un fin philanthrope car ma maison ressemblait plus à un orphelinat qu’une bâtisse familiale. Avoisinant les quatre ans, je côtoyais déjà cinq « demi-frères » fruits du plus vieux métier du monde. Les allocations se faisaient nombreuses et mon père passait clairement son temps à boire, mater la télévision et baiser sa femme. Aussi atypique que ça puisse paraître, quand les enfants avaient atteint la majorité, leur utilité était bien futile et ils s’envolaient du nid. Ma mère a accouché pendant 25 ans ; un vrai arc-en-ciel de progéniture. Ma grande famille vivait dans une vieille maison sur la côte de Virginie dans la ville de Newport News. La bâtisse avait été construite en fin du 19ème sur une des centaines péninsules à l’embouchure de la rivière James. Elle donnait directement sur l’Atlantique. En voiture, ma mère avait quinze bornes à parcourir pour accéder à la ville et y travailler. Je passais beaucoup de temps à longer la plage, marcheur et pensif. Les tempêtes se répétaient tous les hivers dans la région. Des rafales de vents balayaient les plages et le sable inondait les toits comme une grosse vague jaune bien distinguable. Malgré se spectacle parfois effrayant, je n’y faisais plus attention. En grandissant, j’appris à lire à l’école publique de Newport, m’intéressa très vite aux livres et oubliais les tempêtes conjugal et naturelle. Père ne lisait pas, il était plus préoccupé à s’ankyloser sur son vieux fauteuil dégueulasse, signe de royauté en ces lieux… Il avait combattu à la seconde guerre mondiale au côté des anglais et français sur les frontières allemandes. Son équilibre mental disparu très vite, tantôt par les atrocités des confrontations tantôt par la vue des pertes innombrables des amis foudroyés par les balles et obus sur le champ de bataille. Mes parents s’étaient rencontrés à la fin de la guerre dans un bar sur « St Louis Blues » de Bessie Smith, qui fêtait le retour des soldats en Caroline du Nord. Ils décidèrent d’emménager sur la Virginie qui était à un État prospère. D’origine très modeste, ma mère s’était fourvoyer sur le chemin de la prostitution à l’âge de 17 ans. L’école l’emmerdait clairement et son dévouement à la bonne conduite disparu le jour de la mort de son père, elle avait alors 14 ans. J’étais donc la progéniture issue d’un père possédé par l’emprise néfaste de la guerre, la boisson et d’une mère tapineuse. Bienheureusement, le parfait accord de la nature n’avait pas vraiment touché et salit mon homogénéité. Un cas rare parmi la fratrie.
Dans mes nombreux frères et sœurs que j’ignorais, il y avait un petit gaillard que je ne jugeais pas déplaisant. C’était Tom, mon précédent de 653 jours. Tom avait des cheveux gominés bruns foncés qu’il lui donnait l’air casqué, tirant constamment une bouille insipide. Il ne parlait pas trop. Il m’admirait pour ma solitude et l’aura ténébreux et mystérieux que je dégageais. Parfois, nous nous attardions sur les devants en pente de la plage et faisions ricocher ce qu’on trouvaient ; galets plats et ronds, coquillages dépourvus de vie, morceaux de bois échoués ou encore des capsules de bières qui provenaient sûrement de la maison. On n’échangeait guère de mots pendant ces temps là, seulement des sourires et indications furtives. Tom et moi aimions jeter des regards circulaires sur l’horizon bleuté en se posant un milliers de questions sur les vastes continents qui se cachaient derrière la grande ligne. Infranchissable. « On achètera un immense bateau et on traversera ce foutu océan tout les deux. » disait Tom, dans un futur incertain.
Les cours m’ennuyais profondément à tel point que je me laissais tenter à les sécher, parfois. C’est vers le haut de mes 13 ans que je commençais à m’intéresser aux femmes ; leur intimité, leur secret. La jolie Su avait prit des formes grâce et charnelle de jeune femme qui plaisaient à bon nombre d’élèves. Je détestais se sentiment de concurrence qui s’était développé au sein des puceaux ; après les cours, tout se hâtaient sous la couette, hantés par la croissance mammaire de Su ou des longues et fines jambes de Madame Ochitz, notre intime professeur. Ma première masturbation… Effet immédiat et irréversible ; toutes les sensations du plaisir réunit en un seul coup de main. Un jet d’extase. Le groupe amateur de pervers enfantillage se donnait rendez-vous sur la grande place Washington et s’adonnait à espiègleries et autres manigances de pré-adolescent. Par exemple, ils suivaient de très près les plus belles femmes en les notant chacune à leur tour. Je notais très peu contrairement à mes copains. Je trouvais le jeu récurent. Je quittais donc le groupe et commençais à m’enfermer dans ma chambre pour y lire mes premiers livres prit dans la bibliothèque de l’école. Les épiques aventures des personnages d’Hemingway me secouèrent, malgré le caractère complexe des écrits, je dévorais littéralement les livres tandis que mes copains puceaux se rinçaient l’œil sur le fessier d’inconnue. Tard le soir, la lumière de ma chambre éclairait pleinement la pièce de 12m² et je ressentais au fond de moi une envie d’exprimer ma solitude, cette solitude comme un compromis voué à l’échec. J’écrivais ses quelques notes sur mon cahier de cours et traduisait ainsi par le biais de ma solitude, les sentiments que je ressentais… à quelque chose près…

Un matin d’hiver, je me levais de bonne hâte de mon lit pour ne pas louper mon bus scolaire. J’empruntais des routes sinueuses bourrées de nid-de-poule. Les habitués du bus se levaient à chaque embuscades routières, les autres finissaient le trajet avec des cris et des bosses. Ce matin là il s’avère que j’étais d’humeur maussade ; la nuit avait été encore une fois trop courte. Les cours suivirent ; en sortie de classe, la fleurissante Su m’accosta :

- Jimmy ! Eh toi là… oui toi ! cria Su.
- Qu’est c’tu-veux ?
- J’aime bien ton style, t’es un mec bien j’en suis sûr.
- Ah, merci Su, t’es la fille la plus chouette de l’école, répondis-je d’un air surpris.

L’embarras. Et une pointe d’excitation se faisait sentir sur mon corps tremblant. Je virevolta, réfléchis à deux fois puis me retourna :

- Ça te dirait d’aller faire un tour ?

Elle acquiesça niaisement et nous partirent ensemble marcher. Je ne trouvais pas les bons mots, du moins, je ne savais pas comment les placer dans le bon ordre sans être trop rustre ou trop coquet. Du coup, je ne disais rien et mimais des hochements de tête en guise de réponse. Arrivant à quelque pas de sa maison, l’émotion m’étreignais jusqu’à me faire balbutier puis sortir d’incompréhensible phrases. Su rigolait et me chuchotait, malgré l’absence d’oreilles à des dizaines de mètres :

- Tu voudrais pas voir dans ma maison ? Mes parents travaillent, y reviendront pas d’si tôt.

Bien sûr que je dis oui. Je sentait à travers la délectation du moment que mon « oui » était bien une cachotterie.
Dans la maison, elle parlait beaucoup, beaucoup trop. Je me fichais de la taille du jardin, de la décoration du salon et la couleur de sa chambre. Pendant qu’elle me montrait du doigt les tableaux de la guerre de Sécession, je me mit derrière elle et l’a prit par la taille en posant maladroitement mes mains sur ses hanches. Elle ne se retournait pas et se laissa aller, tout simplement. Elle posa une main sur ma nuque et je rapprochais mon visage du sien. Il était chaud et semblait presque accueillant. Elle posa alors ses lèvres contre les miennes et m’embrassa. Je crois que c’était plus sensationnel que ma première masturbation ou qu’une balade sur la plage au coucher de soleil. C’était un « tout » magique. Elle retira ses lèvres et les miennes restèrent entrouvertes, mes yeux s’ouvrirent très lentement. La magie se brisa quand nous entendîmes des clés jouer devant la porte. Je m’éloignai de quelques pas de Su pour ne pas être trop proche à la vue d’un parent. C’était son père. Il me fixa longuement tout en rangeant sa veste, puis me salua brièvement. Je lui répondit par un « bonjour » passif et quitta les lieux.
Les jours passaient vite, une routine s’était installée dans ma vie de jeune homme ; le car, l’école, les regards de Su, les copains, la plage. Je sillonnais celle-ci les soirs de printemps, la brise fraîche me caressait le visage et je pensais à beaucoup de choses, comme d’habitude. Mais une pensée revenait très souvent : devenir écrivain. Il n’y avait pas mille façons de l’être, il fallait lire, encore et encore. Alors j’entrepris de consacrer plus de temps aux livres, et moins aux copains. Il m’arrivait de passer des après-midi entiers à m’asseoir sur mon lit, nez dans un livre. Un moment, mes yeux vacillaient et la fatigue s’emparait de moi. Étrangement, j’aimais ce moment, toutes les parties de mon corps étaient comme synchronisées, prêtes à s’endormir. Je faisais très souvent le même rêve ; des femmes de toutes âges accouraient à moi sur une grande plage. J’avais le temps de me retourner les voir marcher lentement, presque nues. La symbiose parfaite du décor ne pouvais qu’augmenter la sensualité du rêve. Leur grand yeux de couleurs pétillantes ne fixaient rien que moi. Je rougissais éternellement. Je les appartenais à toutes. Mes exquis rêves se brisaient quand mon père frappait à la porte de ma chambre « debout là d’dans, tas d’fainéant ! ».
Mais la routine faisait que je prenais le temps de réfléchir, bien que, systématiquement, je me levais à la même heure tout les matins, mangeait tous les soirs à 19h et m’endormait à 21h, le temps ne m’était pas limité. Enfin, pas pour mon père. Sa fâcheuse habitude de boire et de fumer clope sur clope le rendait vulnérable. Ce sac à merde puant méprisait tout le monde à la maison, c’était réciproque. Mais son arrogance faisait qu’on l’oubliait tous, il n’était plus qu’une tâche au milieu de se dépotoir. Un vieux vinyle de Miles Davis avait habitude de tourner, péniblement, amplifiant la mélancolie, âme de cette foutue baraque.

Quand à ma mère, sa chevelure passait grisâtre, comme le teint de ses dents. Une femme sacrément courageuse que sa vie ne menait qu’à une issue : le désespoir. Quand une suite de merdes aussi remarquables vous tombent dessus, je ne vois pas quel genre d’avenir peut vous être plus favorable, excepté la mort. Alors elle faisait semblant de se porter bien, de sourire, pesant le fardeau écrasant d’une famille démunie. Sa bonne étoile ne ne lui prêtait même plus un brin d’attention. Mais malheureusement la douce mélodie de la vie continuait.

Je m’étais inscrit à un club de boxe, l’idée me paraissait rafraîchissante. L’autorisation parentale fut difficile à obtenir, en vain, mes trois arguments égalaient, voir dépassaient les bafouillages de mon père. La salle de sport était grandiose ; je me souviens de ces hommes, serviettes au coup, sautillant rapidement au dessus de leurs cordes, les balançant d’une manière fantaisiste. La clientèle se faisait d’anciens soldats encore prêt à en découdre, de jeunes adolescents comme moi ou encore des simples hommes cherchant l’affirmation d’une utopique virilité. J’avais besoin de me défouler sur quelque chose ou quelqu’un, et ça marchait. La sueur perlait, puis coulait comme de l’eau sur les visages abîmés. J’affrontais des petits gars comme moi en fin d’exercice. Ils avaient tous des gueules d’enfants rongés par la peur et la haine prêt à en découdre. Je m’y rendais tous les mercredis après-midi.
Je prenais des raclés. La pire de toute arriva au printemps 64 : pendant les cours du matin, l’idée de dégommer le petit William me trottait la tête. Ces déboires incessant et sa tête de rat m’agaçait. Il était édenté, je voulais en rajouter une couche. La cloche sonna comme le gong du combat. Après l’habituel entraînement, je recouvrais mes mains d’une fine bande de tissus et passait mes gants. William était là sur le ring, portant un peignoir dégueulasse qui avait sûrement servit une centaine de fois. On retira nos habits, on s’approcha l’un de l’autre puis on se toucha les gants. Je baissa mes bras et l’instant d’après il m’envoya deux gauches dans la figure. Je recula brusquement, menton sur le cou, en garde. A chaque fois que je m’approchais de lui, c’était comme un automatisme, je prenais son poing gauche dans la gueule. Je n’avais pas d’autre solution que de l’empoigner à la taille et le frapper lourdement au ventre, laissant des marques rouges sur son flan. Mais le gamin était trop rapide ; au troisième round je m’écroulai. J’avais tenté un corps à corps mais il me tenait. Il m’envoya un uppercut me rabotant le visage. Je voyais encore mon sang se mélanger à la poussière qui rentrait dans ma bouche. Mon immaculé peignoir passait rouge écarlate. Je rentrais à la maison, mangea une soupe puis dormit.

SUITE

18 novembre 2015

SUPPOSONS QUE

Classé sous Non classé — enavoiroupas @ 13 h 47 min

Les beaux discours de Jean-Baptiste avaient disparu depuis quelques mois. Les femmes n’esquissaient plus de sourire quand il se saoulait la gueule au comptoir, ne se perdaient plus dans ses yeux vert. Un soir de plus, voué à son propre échec, il décida de rentrer chez lui, dans une démarche lourde et bête, titubant et sifflant les filles qui changeaient de trottoir à sa vue. Il joua avec ses clés, s’affala sur son lit et se mit à pleurer toutes les larmes de son corps.
Au petit matin la piaule baignait dans la lumière du soleil, d’un coup, comme ça, Jean-Baptiste s’est bougé le cul pour de bon. Il entreprit, sans négligence financière, d’acheter un costume, des chaussures et de trouver un travail qui lui conviendrait, bref, il voulait se ranger. Il fît son premier pas dans cette société impitoyable en se rendant dans une agence d’emploi. Un type mal réveillé, petit, tassé comme un amas de graisse sur de grosses semelles, lui demanda :  » – Âge ? Formation ? Taille ? Célibataire ? La santé ? – 24 ans, écrivain quand ça me chante, 18cm, oui, ça peut aller. » Le teint gris, la mine de déterrée, il cocha ses petites cases comme tous ses cons de fonctionnaires et tamponna lourdement le bas de la page. Il grommela « -Droite, deuxième bureau. » Chic type. On appela Jean-Baptiste, lui fît signer un papier ou il était écrit :

A L’ORDRE DE MR.JEAN-BAPTISTE R.M
SE PRÉSENTER LUNDI 6 MAI AU RESTAURANT CAROLINE
9h TENUE CORRECTE EXIGÉE

Pour fêter ce jour saint, Jean-Baptiste se rendit dans un restaurant branché, mangea du bœuf et s’enfila une bouteille de whisky. Morphée le tenant par les couilles, il ferma les yeux dans son lit, avec un petit sourire au coin des lèvres.
Lundi, 9h, il portait son plus beau et unique costume. Il entra dans le bâtiment et fût accueilli froidement. On lui donna un tablier, une éponge, de la paille de fer et il commença à frotter sans relâche le gras des assiettes. La plonge se situait dans une petite pièce du restaurant, il en profitait parfois pour s’allumer une clope et boire un coup. Il rentrait tous les soirs chez lui, les ongles sales et l’esprit vide.
En un mois, Jean-Baptiste filait de plus belle dans la droiture dictée par les monarques de ce monde ; de l’argent comme il n’en avait jamais eu. Il se paya un chouette appartement, de belles chaussures et une belle voiture. Mêmes les femmes trouvèrent leurs comptes. Il s’était facilement adapté à cet environnement qu’il détestait jadis, à tel point qu’il n’écoutait plus ses vieux vinyles de Baker, reniait Nietzsche et Tolstoï et se rasa même la barbe. Il regardait les jeux à la télévision, rêvait Espagne, Thaïlande avec sa nouvelle copine Hélène et s’abonna au journal des Républicains. Il s’indignait contre la pauvreté dans le monde mais mangeait trois fois par semaine au restaurant, se revendiquait parfait écologiste dans sa Ford Ranger et affirmait que la migration était un mal mais la guerre un bien nécessaire. Il se rangea, parfaitement bien.
Supposons qu’il était resté dans sa piaule, à écrire ces poèmes, continuellement à nourrir son pessimisme de cette bêtise qu’on appelle société, que serait-t-il devenu ? Un marginal prêcheur du non-convaincu ? Une bête errante retrouvée morte dans une ruelle avec deux grammes d’alcool dans le sang ? Des centaines de bébés étaient là en train de piailler, Jean-Baptiste les entendaient à travers la vitre. Jamais, jamais ça n’arrêtait. Le coup de la naissance, le coup de la mort. Chacun son tour. On débarque tout seul et on repart tout seul. Et la plupart vivent toute seule leur pauvre vie peureuse et amputée. Une tristesse épouvantable s’est abattue sur lui. Toute cette vie, promise à la mort. Toute cette vie qui bientôt se brancherait sur la haine, la folie, la névrose, la connerie, la peur, le crime et le rien, rien dans la vie, rien dans la mort. Il quitta son travail, sa femme, ses belles chaussures et jeta son étiquette de bon citoyen, loua une petite chambre, se décapsula une bière, se déshabilla, se posa sur son lit clope au bec. Il alluma la radio à fond, c’était « Love her madly » des Doors.

« Bon Dieu qu’il est rassurant de retrouver le monde des vivants. » Pensa-t-il.

17 novembre 2015

THE CRYSTAL SHIP

Classé sous Non classé — enavoiroupas @ 12 h 43 min

Le navire glissait, battant dans un bruit assourdissant le plat de l’océan. Le fier mât, fragile comme une allumette, œillait les moindres dangers. Quelques algues désespérées venaient s’accrocher à la coque. Les alizés, inarrêtables, balayaient mon visage recouvert de poussière de sel. Elles étaient chaudes et ça me réconfortait. La grande étoile de feu brillait de mille astres, étendait sa lumière dans chaque bouche d’ombre. C’était une magnifique journée. Ma ligne tremblait et brûlait mes mains endolories. Quelques goélands s’invitaient dans un repas dominical, transperçant le temps par leur cri strident. Puis, en fin de journée, la vie reprenait sa place, immuable et intransigeante, s’éclipsant dans son dernier bain de couleur vive, comme un appel de détresse avant de s’engouffrer dans les ténèbres. Effectivement, la vie reprenait son souffle sous mes pieds, ou mille créatures, en quête de survie, obéissaient à leur propre évolution ; condamnées sans cesse à fuir. Où étais-tu quand je vivais dans la folie des hommes ? Où étais-tu ? Mon cœur battait au rythme saccadé du bateau et, dans celui-ci, je compris que j’aimais intensément la route autant que je ne supportais pas le sens qu’elle prenait.

22 mars 2015

LE REGARD

Classé sous Non classé — enavoiroupas @ 23 h 11 min

Je regarde discrètement cet homme, la sueur perle le long de son visage aux allures rustres et antipathiques. Le contexte est bien évidemment familier ; prenez un métro parisien, concentré le de gens nonchalants et inexpressif et y ajouter un gré de folie : moi.

Je m’appelle Gustave, et tous les jours depuis presque deux ans, j’ouvre un livre quand j’entre dans la rame de métro. Non, pas un livre, LE livre, toujours le même, « Le regard » qui raconte l’histoire désespérée d’un jeune homme éperdument amoureux  de ce qui croît, et il en est sûr, la femme de sa vie. Il essaie par tous les moyens de surprendre cette forteresse aux cheveux bruns, en vain, il n’arrivera qu’à mortelle conclusion. Un scénario imprenable, n’est ce pas ?

Pour être tout à fait honnête, depuis deux ans maintenant, j’ai prit l’habitude dans le métro de sortir ce livre et faire semblant de le lire. Il me plaît beaucoup, à tel point que j’aimerais trouver cette personne qui l’aime autant que moi. Alors j’attends, j’abuse d’utopie, d’un trop plein d’espoir.

Parfois, je m’assois sur un banc dans un parc, seul, et je l’ouvre à nouveau, guettant tous regards, croisant toutes œillades passagères. Mais rien ne se passe, alors je rentre chez moi, et je m’endors triste.

Un jour, mon père m’appela pour m’annoncer la fin des quatre années de souffrance de ma mère. Je reste sur le chemin.

L’année d’après, un pluvieux jour, un ciel noir, ma sonnette retentit. C’est ma sœur, en larme, que j’étreins dans mes bras. Un suicide peut atténuer les pires douleurs du cœur, même celle de mon père. Je reste sur le chemin.

De cette succession de malheurs, qui, mêlée à cette folle aventure de rencontre impossible, la fin de ma vie n’a été qu’un égarement totale.

« Oisive jeunesse,
A tout asservie,
Par délicatesse,
J’ai perdu ma vie. »

Ma sœur, d’un âge encore juvénile, n’a pas supporté le poids de la vie et s’en est allé très haut.

Alors, assit sur mon siège, les yeux rivés sur mon livre, j’ai lu la dernière phrase de celui-ci « Le sentiment n’a d’égal que l’intensité du regard. Bref, long et intensif, haineux, perlant, aveugle, agenouillé sur le bord de la falaise, elle me tourna le dos. »

Elle ramasse délicatement le livre posé sur le siège du métro et y échappe un sourire.

12 janvier 2015

LE BAISER

Classé sous Non classé — enavoiroupas @ 16 h 11 min

- Un double whisky glace.

Et puis ça gueule bien trop dans se bar, on se croit au Fillmore sur un concert des Allman Brothers. Je bois mon whisky lentement. Y a quelques nanas qui dansent, T.rex en fond sonore, sur la ridicule piste abîmée de leurs maudits talons. Elles se déhanchent un peu partout, bousculant tout sur leur passage. Moi ça me branche pas trop de danser avec des furies, même un coup dans le nez. Alors je reste planter là devant le bar, sur mon tabouret, et j’entretiens des conversations pas très catholiques avec mes voisins de tablée. Les filles, elles, continuent à danser comme des démons pendant des heures. Derrière un nappage de fumée, y en a une qui me fait des yeux doux. Elle ricane, boit, sourit et me regarde. Moi ça me plaît, je me dis que dans un contexte tout à fait honnête,  je serais bien capable de ne pas rentrer seul ce soir. Elle a de sacrée yeux la petite et elle sait en faire bonne usage. Quand à moi, je me montre pas intéressé et je continue à siroter bien tranquillement mon énième verre. Puis elle avance vers moi dans une chouette démarche, bon Dieu qu’elle est jolie, et me demande :

- Tu m’offres un verre ?
- Je sais pas, j’y gagne quoi ? Un beau sourire ?
- Tu y gagnes un baiser.
- Même pas vrai ?
- Allons, tu me l’offre ce verre ?

Merde, j’appelle le barman.

- Oui, Monsieur ?
- Un gin tonic et la même pour moi.
- Très bien Monsieur.

J’ai jamais été adepte de payer pour avoir une récompense ; je préfère utiliser ma matière grise mais elle a quelque chose cette minette. Alors on discute de la musique, de ses envies et ses passions. Je trouve ça bien emmerdant mais que voulez-vous, ai-je le choix ? Par le minimum d’intérêt qu’il me reste, je lui pose une dernière question sur sa fin de soirée. La petite me dit qu’elle doit rentrer chez son copain, elle en a pas envie car c’est pas un chic type et qu’il a prit de mauvaises habitudes, voyez-vous. En bon samaritain, je finis mon verre et l’accompagne chez son copain. On embarque dans ma Pontiac et après quelques calmes minutes, on arrive chez le type.

Elle sonne à la porte toute tremblante et commence à parler avec le type qui l’ouvre. La discussion monte en crescendo, et il finit par lui donner une gifle pas très commode.

- Traînée, voilà ce que t’es, une pauvre traînée qui va boire et danser dans un bar. D’ailleurs c’est qui ce connard avec toi ?
- Arrêtes Jack ! Il m’a juste raccompagner.
- Ah ouais ? Ben il va vite comprendre qu’il aurait pas du le con.

Le type rentre dans sa maison et ressort en triple, équipés de battes de base-ball. Trois contre un avec des battes, gifler sa copine sans scrupule parce qu’on ne sait pas tenir la bouteille, moi je vous dis, il manque pas de couilles celui-là. Sans attendre, le premier se rue sur moi dans un élan grotesque. Je lui envoie mon gauche dans ses côtes, le récupère par sa crinière juvénile et le balance dans le portail en bois qui s’écroule sous son poids. Ça fait un sacré raffut. Le deuxième pousse un cri pour donner un peu d’héroïsme dans son acte. Sans succès. Il essaie de me frapper avec sa batte, en vain, sa colère l’emporte sur sa raison et je décide de lui coller une bonne gifle paternelle. Les larmes aux yeux, le type se dégage et s’en va loin. Quand au troisième, le héros, ayant disparu de ma vue, j’ai juste le temps d’entendre le cri de la petite pour comprendre que se fumier m’attaque dans le dos. J’esquive juste à temps un coup de batte dans le dos, je le chope et lui colle un coup de boule bien méchant pour lui faire imprimer la justice. Il s’écroule dans un râle pitoyable.

- Mon… mon… mon Dieu! Qu’as-tu fais ? me demande la fille.
- J’aime pas trop qu’on me dérange pour rien. Bon alors, ce baiser ?

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